épisode 78

Trançois Geffroy écrit :

Je te lis "...sous perfusions (à l'hôpital) et alors les douleurs s'arrêtent, je deviens légère."
Le rêve de tous ceux qui souffrent tout comme nous : Retrouver la légèreté du corps et de l'esprit lorsque le mal fait silence.
N'est-il pas regrettable d'avoir gardé à la mémoire des traces de certaines souffrances passées et celles laissées par la légèreté que nous avons connue?
Serait-ce si bon de ne pas avoir cette mémoire, si vive parfois, celle qui nous triture avec force l'espritr?
Il nous faut gérer tant de choses à la fois quand nous souffrons depuis longtemps.
Il nous faut faire aussi avec la confusion de nos sens qui ne savent pas s'organiser sereinement.
Quand mon mal de dos se tait, est-ce parce que mon mal de genou a pris le dessus ?

 Lorsque je n'aurai plus mal à mon genou, pourquoi ne serait-il pas possible que mon dos garde le silence?
Ce serait trop simple, si j'ai moins mal à mon pied gauche, c'est "grâce" à une rage de dent fulgurante qui m'obsède.
Une douleur se substitue à une autre qui attendra son tour pour revenir prendre la première place...

          A Mulhouse, j’avais un très bon médecin de famille comme on disait alors et, un jour, il râlait après un patient qui venait de quitter son cabinet et ne le fréquentait que pour avoir des arrêts de travail, il râlait parce que l’individu se plaignait de partout, peut être pour se rendre plus crédible mais, du coup, il ne l’était plus :

- On ne souffre pas de tous les côtés, à la fois ! disait-il. Et il ajoutait :

- mais je ne dirai jamais à quelqu’un qu’il n’a pas mal s’il me dit le contraire. Il peut franchir la porte de mon cabinet et s’effondrer.

Ces propos me sont restés en mémoire. Et me sont revenus intensément à l’esprit quand une douleur intense réduisait au silence une autre moindre et que j’avais estimé pourtant intense. Il faut avoir une expérience des diverses douleurs pour répondre convenablement à un docteur questionnant sur l’intensité d’une douleur. Eh oui ! François, si ton dos te paraît tranquille, il est fort probable que c’est ton genou qui l’emporte sur l’échelle de la douleur. D’ailleurs, bien à contrecœur, tu as découvert qu’une neuropathie ne guérit pas. Si tu dis à quelqu’un que tu ne peux guérir, les gens te regardent comme si c’était de ta faute puisque tu as admis que le mal s’imposait. Quand je suis en face de telle attitude, je change de conversation. Ces gens m’énervent et n’ont aucune disposition pour comprendre un mal qui leur est étranger.

             Mais je ne te souhaite pas d’avoir à hurler que tu n’en peux plus d’avoir mal. J’ai dit HURLER comme un patient du Docteur House, le téléfilm où il n’y a que des pathologies  extraordinaires, au point que ça réconforte « On ne va pas si mal que ça ! Y a pire que nous ! »

           Quand on est dans le haut de gamme de la douleur et qu’elle prend tout le corps, celui-ci laisse échapper des plaintes. S’il est déjà trop épuisé, car la souffrance épuise, il geint et est capable d’émettre des sonorités qui nous sont étrangères. Hurler ou geindre, on s’en fout, c’est la vie qui est en jeu.

Alors oui, pendant tout ce temps de souffrance, nous en crevons de ne plus pouvoir accéder à cette légèreté à laquelle toutes nos fibres aspirent.
Au delà de mon mal et des mes inquiétudes sur le temps qui passe, au delà d'un avenir qu'il m'est impossible lucidement d'envisager sans ce mal, c'est de cette légèreté inaccessible dont je crève le plus.

 

J’espère que tu connaîtras la tranquillité du corps. Tu es jeune. Mon compagnon me faisait remarquer qu’à 58 ans, en Roussillon, j’escaladais encore les Albères. C’est 65 ans passés, que j’ai senti les effets de l’âge s’ajouter ou renforcer les séquelles de l’accident de la route.

Je te lis "tu voudrais être poète? Mais il vaut mieux faire du vélo que de la poésie.  C'est bien payé (le vélo), alors que le premier nenni."
Et bien moi, je sais pourquoi je voudrais être poète. D'abord je n'ai plus de soucis avec des revenus, pré-retraite et invalidité m'ont enfin rendu des revenus décents.
Si je veux être poète, c'est pour cette légèreté que je reconnais en eux, dans l'envolée de leurs mots qui m'attirent dans "des domaines non localisés".
Ce serait autre chose que cette frénésie, cette folle fébrilité de mes doigts qui courent sur le clavier pour extirper quelques phrases exorcisant mon mal.
J'ai souvent l'impression de rabâcher la même bouchée de mauvais goût, de ruminer vainement des mots qui tous se ressemblent, qui ne servent à rien ou alors à si peu.
D'accord, je conviens que pendant que j'écris, j'oublie mon mal mais il est bien court le temps de l'écriture dans ma journée.

 

Rien ne t’empêche d’anticiper sur ce que tu écriras par la suite. Y penser, c’est donner plus de fluidité au style, c’est aussi donner plus de profondeur aux confessions qui ont pour premier intérêt de faire le point avec nous même, de savourer des moments dont nous n’avions pas conscience comme la légèreté d’un corps en bonne santé. L’intérêt aussi, c’est d’accéder aux travers de nos existences à la philosophie, elle intéresse le nombre et est une voie nécessaire pour atteindre à la Sagesse. Et si la Sagesse, nous nettoyait de la douleur ? Un pari à tenir, non ?

Certes, les envolées lyriques peuvent paraître légères. Cala demande beaucoup de travail sur le style, refaire sa phrase jusqu’à ce qu'elle nous satisfasse. Une très vieille dame m’a dit que ma poésie amoureuse lui donnait des ailes, on se sent tout revigoré. On peut obtenir cet effet  en prose. Ma nouvelle « La sulfureuse Alesia et Vert-Bouteille dans le temple de la bière et du chou » aurait donné à certains l’envie irrépressible d’aller déguster une choucroute.

Ce sont les autres qui nous font savoir si notre style est léger, capable d’émouvoir, de divertir. Ce sont les autres qui nous conférent le titre de poète tout comme celui d’écrivain. Et un auteur veut avoir des lecteurs, des auditeurs, il faut donc que les textes circulent, soient publiés. Et publier représente un coût, il faut donc vendre. Et il n’y a pas de déshonneur à vendre, c’est la joie d’avoir des lecteurs, de partager sa pensée, ses joies, ses enthousiasmes, parfois les peines. Mais il ne faut pas ressasser, ça t’ennuie et ce serait ennuyer les autres.

Rien de pire pour un auteur que d’ennuyer.

Nous pouvons ralentir notre écriture et la faire exister autant qu’elle nous soulage. Si ce n’est pas un plaisir, inutile de s’imposer un pensum. Tu vas avoir un temps d’arrêt avec les soins que nécessite ton genou. Quant à moi, cette semaine, je vais chez la pédicure, mes orteils recommencent leur problème, consultation chez le gynécologue. J’aurais aimé concourir à un prix de poésie. Il me reste moins d’un mois pour réaliser un manuscrit de quarante pages. Je pense que je m’y prends trop tard. Pour me donner une vraie chance, il me faudra attendre l’an prochain, si le prix existe encore. Il s’agit de l’édition du manuscrit. Les vrais prix son devenus rares. Trop souvent des prix organisés par des associations pour rétablir leurs finances. C’est un peu comme tous ces jeux où les organisateurs engrangent beaucoup de fric avec les SMS et les appels téléphoniques. Ces associations font des concours dans toutes sortes de catégories : classiques, néoclassiques, formes fixes, formes libres. Et le poète paie pour chaque texte soumis selon la catégorie. Il y a même une académie qui pour le repas payant en l’honneur des récipiendaires demande que les auteurs distingués apportent de leurs livres pour que la dite association les remette à des lauréats.

Alors quand on recherche des prix sérieux, ce n’est pas simple. Il y a l’Académie Française qui octroie des bourses pour des recueils publiés dans l'année. Mais elle va vers les éditions émanant de trusts. Comme ditl ’adage « l’argent retourne à l’argent donc aux plus riches ».Le comble, seule la poésie classique peut concourir.  Blaise Cendrars, Guillaume Apollinaire, Prévert n’ont plus le droit d’être cités ? Et non plus le verset claudélien nommé par les soixante-huitards « du music-hall pour archevêque ».Pour ta gouverne, puisque tu t'intéresses à l'écriture poétique, je puis t"affirmer qu'un poète qi pratique la poésie dite libre maîtrise parfaitement la poésie classique, il recourt à certaines de ses règles auxquelles il ajoute d'autres règles, bien souvent héritées de la musique pour créer sont propre rythme. Moi-même, je me réclame du free jazz. Donc, la poésie libérée n'est pas une écriture qui s'affranchit de règles. Mais quand on a sa propre rythmique, on ne peut pas faire marche arrière. L'Art dévore ses formes pour explorer d'autres univers.

En septembre, François et moi allons au Lavandou, lieu que nous aimons bien. Pour conclure, je dirai que l’écriture est pour divertir. Nous ne sommes en contrat avec personne, sauf avec nous-mêmes et avec les  presque 2000 personnes qui fréquentent notre blog. Je lorgne les N° qui réapparaissent chaque fois qu’un épisode est mis en ligne. Les personnes qui reviennent sur le blog ne sont pas comptées, les 1755 visiteurs pour être précis sont donc des personnes différentes. Chaque jour, les revisiteurs sont dénombrés dans une colonne rouge, une dizaine environ. Que le nombre reste constant est important, ça veut dire qu’ils reviennent et qu’on ne les a pas lassés ;

Nous pouvons aussi nous prendre à un autre jeu. Un épisode de vie nous intéresse et nous poursuivons dans cet trajectoire comme pour un roman. Qu’en dis-tu ? Un roman à quatre mains, ça pourrait être amusant.

Mon généraliste actuel est très amusé et satisfait par ce blog qui permet aux intéressés de rompre avec l’isolement où l’invalidité pourrait non confiner. Il reconnaît la valeur thérapeutique de notre expérience.